JUSTICE (GRENOBLE) Interné arbitrairement toute son enfance sans aucun certificat médical !

par La Rédaction du Dauphiné Libéré le 09/04/09 à 05h03

Luigi Mangione

C'était sans doute un petit garçon agité, avec d'autant plus de difficultés qu'il parlait encore mal le français. Ce qui, au grand jamais, ne pouvait justifier ce qu'on lui a pourtant fait, l'interner durant toute son enfance.
Il n'avait que cinq ans quand ses parents sont arrivés d'Italie, avec trois fils et des problèmes d'insertion : en juillet 1959, c'est en raison de leur situation sociale que Luigi, le petit dernier, était confié au service de l'Assistance à l'enfance de l'Isère.
Situation sociale aggravée par une rupture conjugale : on aurait pu admettre qu'il y avait là de quoi altérer le comportement de l'enfant, alors décrit comme "bizarre", voire "violent" à l'école.
Mais non : dès le mois de novembre 1959 - il avait alors sept ans - le directeur départemental de la Population et de l'Entraide sociale demandait son placement au directeur de l'hôpital de Saint-Égrève. Lequel donnait suite sans même attendre la décision du tribunal de grande instance, qui, le 29 avril 1960, confiait Luigi à l'Assistance éducative de l'Isère jusqu'à sa majorité, sa mère conservant ses droits parentaux.
Quand le jugement a été prononcé, le petit garçon était déjà depuis trois semaines au Centre des enfants déficients de Saint-Égrève. Pour "arriération mentale". Sans le moindre certificat médical, quand il en faut deux.
Aucune pathologie n'a jamais été diagnostiquée ; deux mois après son admission, son dossier thérapeutique ne relevait "aucune manifestation faisant soupçonner un état psychotique ou pré-psychotique".
Son médecin traitant, qui aura accès au dossier des années plus tard, pourra en conclure qu'il ne présentait "pas de psychose, encore moins de schizophrénie, mais simplement un état caractériel, réactionnel à ses difficultés familiales et sociales".
Pourtant Luigi Mangione est resté huit ans à ce que certains appelaient encore, au début des années soixante, "l'asile". Il y est entré à huit ans, il en avait seize quand il en est sorti.
Sans le moindre certificat médical !
L'internement était "arbitraire". Il lui était essentiel de le faire reconnaître ; en vain jusqu'au jour où Mes Jean-Luc Medina et Eric Hattab ont repris son affaire. Et déposé une requête en annulation de la décision d'admission, devant le tribunal administratif de Grenoble ; ils l'obtenaient le 18 novembre 2008, la procédure de placement à la demande d'un tiers étant déclarée "irrégulière". Forts de ce jugement - dont il n'a définitivement pas été fait appel - ils viennent d'assigner, au judiciaire cette fois, le Trésor public et le Centre hospitalier de Saint-Égrève, pour leur demander réparation.
La jurisprudence évalue à 20 000 € le dommage d'un mois d'internement abusif ; Luigi Mangione en a enduré 96, ce qui représente 1 920 000 euros. Il en demande autant au titre des conséquences que cet enfermement a eues sur sa vie : la jurisprudence considère également que "le préjudice économique et social" postérieur est "quasi-identique au préjudice subi du fait de l'atteinte à la liberté individuelle".

C. S.
Paru dans l'édition 05A du 09/04/2009